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Interviews, vidéos et articles invitésPublié le 4 novembre 2026

«Je sais qu'il y a une vie après le Conseil fédéral»

Générations (Blaise Willa) - Karin Keller-Sutter explique les contradictions de l'initiative du Centre, soumise au vote le 29 novembre. Elle aborde d'autres sujets d'actualité comme la réglementation UBS, tout en se livrant aussi à quelques confidences personnelles.

Rendez-vous à la Bundesgasse, à Berne, dans les bureaux du Département fédéral des finances. Karin Keller-Sutter reçoit générations dans un impeccable costume rose, le regard est franc, direct, l’accueil sans chichi. À 62 ans, la conseillère fédérale (PLR) ne manque ni de détermination ni de batailles à mener. À commencer par son bras de fer avec UBS. Après le compromis adopté par le Conseil des États sur les fonds propres de la banque, rien n’est encore joué: le Conseil national doit à son tour se prononcer. Dans la rue, raconte-t-elle, des citoyens l’encouragent à ne rien lâcher. Elle assure ne pas se laisser intimider et on la croit volontiers: derrière le sourire, la dame de fer n’est jamais très loin. Mais KKS, comme on la surnomme à Berne, parle avec la même franchise de son enfance, de ses parents, de son mari et de son propre rapport au vieillissement. Elle le sait : il y a une vie après le Conseil fédéral. Son collègue Guy Parmelin – qui lui manquera, «aussi bien en tant que collègue qu’en tant que personne, tellement aimable» – vient d’en apporter la preuve.

Vous êtes toujours sur la brèche, avec, dès la fin de ce mois, une nouvelle votation populaire !

Les votations sont des moments importants qui rythment la vie de notre pays. Je dirige les Finances et j’ai en même temps la chance de pouvoir défendre des sujets qui touchent directement au quotidien de chacune et chacun. Par exemple, le 29 novembre, nous votons sur un sujet important d’un point de vue sociétal et de l’égalité.

Les Suisses ont accepté l’imposition individuelle en mars et nous allons en effet voter sur une initiative qui propose de revenir à l’imposition des couples mariés. N’est-ce pas contradictoire ?

Absolument, c’est pourquoi le Conseil fédéral et le Parlement recommandent de la rejeter. Cette initiative privilégierait les couples mariés par rapport aux non mariés, alors que le peuple vient de mettre fin à la pénalisation du mariage en choisissant l’imposition individuelle. Si elle était acceptée, on risquerait aussi de créer des traitements différents entre l’impôt fédéral direct et les impôts cantonaux. Je suis mariée et heureuse de l’être, mais pourquoi favoriser un modèle de couple? Mariés ou non, des gens peuvent partager trente ans d’amour et de solidarité. Ce n’est pas à l’État de juger leur modèle de vie, surtout pas à travers la fiscalité.

Autre actualité, le Conseil des États a adopté un compromis à 90 % sur les fonds propres d’UBS, très proche des 100 % que vous défendiez. Est-ce un tournant ?

Je ne suis pas en mesure de le juger. Ce qui me paraît plus important, c’est le fond. Et dans ce sens, je suis heureuse de la décision prise par le Conseil des États. Il reste maintenant à voir ce que décidera le Conseil national. J’ai confiance dans le Parlement.

Trois ans après la chute de Credit Suisse, les Suisses peuvent-ils être certains qu’ils n’auront plus jamais à voler au secours d’une grande banque?

Cette certitude n’existe pas. On ne peut pas éviter tous les risques, mais il faut essayer de les réduire autant que possible, sur la base des connaissances dont on dispose. À cet égard, une dotation suffisante en fonds propres des filiales étrangères d’UBS constitue une étape décisive.

Pourquoi est-ce si important ?

UBS a un bilan qui représente environ une fois et demie le PIB de notre pays. Les conséquences d’une crise seraient considérables pour l’État, l’économie et les contribuables. C’est regrettable de voir à quel point on a la mémoire courte. En 2023, après la crise de Credit Suisse, tout le monde disait : «Plus jamais ça!» Après des analyses approfondies, notamment de la FINMA et de la Banque nationale, le Conseil fédéral a proposé que les banques d’importance systémique fournissent des garanties supplémentaires afin de réduire les risques. Il s’agit de combler une lacune bien connue, puisqu’elle existait déjà lors de la crise bancaire de 2008.

UBS combat pourtant toujours cette réforme. Le rapport de force entre une banque de cette taille et l’État vous inquiète-t-il ?

Dans la rue, les gens me lancent: «Ne lâchez rien, ne vous laissez pas intimider!» Je leur réponds que je ne me laisserai pas intimider. Dans mon association estudiantine, mon surnom était «Courage». J’essaie de lui faire honneur. La vraie question, en fin de compte, est de savoir qui décide: les institutions ou la banque? C’est une question de pouvoir. Le sociologue libéral Ralf Dahrendorf disait que la mondialisation efface les frontières et les réglementations nationales pour les grandes entreprises, tandis que les États, largement ancrés dans le cadre national, sont privés d’une partie de leur capacité d’action économique et politique. C’est une réalité. Mais il y a des gens prêts à se battre. Le peuple aura peut-être le dernier mot, si un référendum est lancé.

Autre rapport de force : vous avez dû négocier à plusieurs reprises avec Donald Trump. Quel regard portez-vous sur sa manière d’exercer le pouvoir ?

Son imprévisibilité a un grand impact sur la géopolitique mondiale. Mais le monde change aussi: la tolérance et le respect ne sont hélas plus des valeurs centrales. La société américaine, elle aussi, a évolué; désormais, on peut ne pas respecter les règles ou se montrer indécent. Je ne suis pourtant pas certaine que la majorité des Américains le suive, même si elle se tait. Face à l’Europe, en revanche, la rupture me paraît consommée, les prédécesseurs de Trump avaient du reste déjà entamé une forme de retrait. À l’Europe, désormais, de se défendre. Mais il faudrait qu’elle avance assez vite…

La Suisse va-t-elle encore en souffrir ?

Je ne peux pas vous le dire. L’économie doit constamment s’adapter, c’est un principe de base. Mais le champ de tension est ailleurs: c’est essentiellement entre la Chine et les États-Unis que cela se joue.

Vous dites que la Confédération a davantage un problème de dépenses que de recettes. Les Suisses doivent-ils craindre pour leurs retraites ?

Non, les retraites ne seront pas touchées. Mais la croissance des dépenses est énorme. Quand je suis arrivée aux Finances, en 2023, la Confédération dépensait 81 milliards de francs. Dans le budget 2027, les dépenses atteignent 94 milliards, soit 16% de plus. Mon objectif est de ralentir cette croissance. L’AVS représente une part importante des dépenses: on oublie souvent que la Confédération en finance directement 20%. La 13e rente, c’est environ un milliard de francs supplémentaires par an. Les dépenses de l’armée augmentent également, tout comme la péréquationf inancière et les contributions aux cantons, qui bénéficient d’une part de l’impôt fédéral direct. Dans ces domaines, on ne peut pas simplement parler de coupes.

Vous avez combattu la 13e rente AVS. Son acceptation ne révèle-t-elle pas des besoins réels?

Il y a, bien sûr, parmi les retraités, des personnes qui ont très peu de moyens. L’acceptation de la 13e rente est une question sensible. Après le Covid, j’ai souvent entendu que l’État avait dépensé tellement d’argent pendant la pandémie qu’il était maintenant temps que les citoyens touchent quelque chose. Ces milliards ont donné l’impression que la Confédération disposait de ressources presque illimitées.

Votre mère, qui avait économisé pour ses propres funérailles, n’aurait-elle pas apprécié cette 13e rente ?

Elle aurait été contre! Mes parents n’ont jamais fait appel à l’État. Ma mère aurait demandé combien cela coûte et si le financement est assuré, c’est tout. Cela dit, le peuple a accepté la 13e rente et ce n’est plus une discussion aujourd’hui.

Le débat a aussi opposé les jeunes aux plus âgés. Le conflit des générations vous préoccupe-t-il ?

Je ne vois pas le monde en noir et blanc. Ces conflits, comme ceux qu’on oppose entre villes et campagnes ou entre hommes et femmes, sont souvent fabriqués de toutes pièces par les médias. Dans ma famille, je vois autre chose: à 20 ans, on cherche sa place et, à 40 ans, on fait au mieux pour sa famille. La tolérance et le respect mutuel comptent davantage que les clivages.

Mais, en période de crise, cette tolérance ne risque-t-elle pas de s’effriter ?

Elle est à la base de notre pays: c’est la cohésion nationale, cette volonté de vivre ensemble et d’être solidaires, alors que nous n’avons ni langue ni culture commune. On exagère souvent la polarisation pour porter des revendications politiques. Le respect et la solidarité existent aussi.

Vous avez pourtant dit que vous ne voudriez plus avoir 20 ou 30 ans aujourd’hui…

Je n’aimerais pas refaire tout le parcours! J’ai 62 ans et j’ai toujours travaillé, sans jamais prendre de congé sabbatique. Au collège, je me demandais si je pourrais faire des études, gagner correctement ma vie, trouver un mari qui me convienne… Ces questions n’ont pas tellement changé pour les jeunes d’aujourd’hui. La génération de mes parents, en revanche, n’avait même pas la possibilité de se les poser. C’était une ligne droite: travailler et nourrir sa famille.

Les jeunes d’aujourd’hui n’affrontent-ils pas des défis plus lourds qu’hier : travail, climat, crises ?

Je comprends ce sentiment, mais je ne suis pas sûre que la vie soit plus dure qu’avant. Les octogénaires n’avaient pas les mêmes possibilités de formation ni de partir à l’étranger apprendre une langue, en particulier les femmes, auxquelles on demandait surtout de rester à la maison et d’élever les enfants. Nous avons gagné des libertés considérables. Mais la liberté est aussi exigeante…

Nous vivons donc mieux aujourd’hui qu’hier ?

Il ne faut pas sous-estimer ce que les générations précédentes ont traversé: la crise de Cuba en 1962, lorsque nous avons failli connaître un conflit entre les États-Unis et l’URSS, les bouleversements en Hongrie et en Tchécoslovaquie, les deux guerres mondiales… Nous l’avons oublié! Après la chute du Mur, en 1989, nous avons cru qu’une longue période de paix s’ouvrait. Lors de l’invasion de la Crimée, nous avons sous-estimé les intentions de Poutine, qui sont devenues claires avec l’invasion de l’Ukraine. Nous pensions ne plus connaître la guerre en Europe.

Nous avons été trop candides ?

Peut-être un peu, même après les atrocités de la guerre des Balkans. Vivions-nous vraiment dans le meilleur des mondes? Aujourd’hui, nous sommes simplement de retour dans la normalité.

Justement, sur l’égalité entre femmes et hommes, avez-vous le sentiment que certains acquis reculent ?

Pour une femme libérale, l’égalité des chances est fondamentale. Cela ne signifie pas que nous ayons tous les mêmes ambitions ou fassions les mêmes choix. Ma filleule, par exemple, m’a dit qu’elle ne voulait pas travailler autant que moi: elle a choisi un taux de 70%, elle a 43 ans. Ce qui me préoccupe particulièrement, c’est la violence contre les femmes. Nous avons fait des progrès, notamment dans la poursuite des violences conjugales. Lorsque j’étais conseillère d’État à Saint-Gall, nous avons été les premiers à légiférer pour éloigner les auteurs de violences du domicile et permettre aux femmes et aux enfants de se mettre à l’abri.

Vous avez subi des attaques sexistes comme femme politique ?

Je ne lis pas tous les commentaires, mais il existe une tendance à dénigrer une conseillère fédérale ou une directrice simplement parce que c’est une femme, j’entends des remarques comme «cette meuf n’a rien compris»… Les jeunes générations ont un rapport plus naturel à l’égalité, mais certains ne changeront pas. Cela fait des milliers d’années que c’est comme ça, on éduque, mais le combat n’est jamais gagné. Pour moi, il est important de tout faire pour protéger les femmes de violences lorsqu’il y a un danger, notamment au moment des séparations.

Votre mari a évoqué publiquement des crises d’angoisse qu’il avait traversées. Saviez-vous qu’il allait témoigner ?

Non! C’était son choix. Il a eu cette idée à l’occasion de la Journée des malades. Après une intervention chirurgicale, il avait traversé des crises d’angoisse, qui étaient terminées au moment de son témoignage. Il s’est dit qu’en tant que médecin et mari d’une conseillère fédérale, il pouvait contribuer à briser un tabou. Nous avons reçu énormément de réactions, y compris parmi mes collaborateurs et collaboratrices, qui sont venus me parler. C’est exactement ce qu’il espérait: aider d’autres personnes à en parler, et je crois qu’il y a réussi.

Vous avez grandi dans le restaurant de vos parents. Qu'avez-vous gardé de cette éducation?

Tous deux travaillaient à leur propre compte, avec tous les risques que cela comporte. Ils ne gagnaient évidemment pas les revenus des banquiers, mais ce n’était pas leur ambition. Mon père tenait à son indépendance: même en gagnant moins, il voulait pouvoir décider lui-même. Pour eux, l’essentiel, c’était le travail et la famille. L’éducation et la formation nous influencent toute notre vie. Le mariage aussi : mon mari dit d’ailleurs que je décide de tout! (Rires.)

Vous êtes la dernière d’une fratrie de quatre. C’est là que vous avez appris à vous battre ?

Ce n’était pas toujours facile! Le plus jeune de mes trois frères avait neuf ans de plus que moi. Il fallait avoir de bons arguments. Quand je me plaignais, mon père me disait de me battre et de m’engager. Et lorsqu’un garçon me frappait, il me conseillait de rendre les coups! J’ai été élevée un peu comme un garçon. La famille nous marque, même quand on trouve cela terrible sur le moment.

Vous avez même été punk…

Rebelle, oui! (Sourire.) Mais mes parents l’ont bien vécu: ils savaient que cela passerait. J’ai beaucoup aimé cette période, surtout la musique. Punk, oui, mais j’étais plutôt Kim Wilde… Je ne tenais quand même pas à être moche! J’aime toujours le rock, les Beatles, U2, Bruce Springsteen. Les Rolling Stones ? Pas tellement. J’étais plutôt dans la team Beatles!

À 62 ans, vous considérez-vous comme une senior ?

Non! Les seniors, ce sont ceux qui se considèrent comme tels. Quand j’étais enfant, les clients de 60 ans qui venaient au restaurant me paraissaient vieux. Lorsque ma mère a atteint cet âge, j’ai eu peur qu’elle meure bientôt. Mon père est mort à 68 ans; ma mère a vécu jusqu’à 86 ans. Aujourd’hui, la santé et les modes de vie ont changé. On vit et on s’habille autrement.

Vieillir vous fait-il peur ?

Pas vieillir en soi. Ce que je crains, c’est la maladie, les douleurs, la dépendance, la perte d’autonomie. J’ai des amis de 70 ou 75 ans qui ne font pas leur âge, ils bougent et font du sport. Ma mère, elle, disait que chaque année supplémentaire devenait plus pénible, qu’elle ne voulait pas atteindre cet âge-là.

Vous vous êtes beaucoup occupée d’elle jusqu’à la fin ?

Oui. Ma mère mangeait chez nous chaque samedi et dimanche. Mon beau-père, décédé à 93 ans, venait aussi tous les week-ends, comme mon frère, mort subitement en octobre 2025 après avoir perdu sa femme. C’était notre rendez-vous familial, on s’est bien occupés d’eux. Je disais souvent à mon mari : «Tu verras, un jour nous serons seuls à table.» Et c’est arrivé. Mais ces moments m’ont donné beaucoup de sérénité. Je garde tellement de souvenirs, finalement, c’est ça qui reste. Consacrer deux ou trois heures à ses parents, qu’est-ce que c’est? Pour une personne seule, partager un repas peut être le plus beau moment de la semaine. Et oui, c’est moi qui cuisinais: mes gâteaux et mes desserts sont les meilleurs! (Rires.)

Et votre retraite du Conseil fédéral, vous y pensez ?

On ne peut pas décider trop tôt. Mon mari est à la retraite, alors nous en parlons parfois, mais je n’ai pas d’idée arrêtée. Je sais qu’il y a une vie après le Conseil fédéral. Il faut aussi apprendre à dire au revoir aux choses, à les quitter au bon moment, sans trop s’attacher à ses fonctions ni aux biens matériels. Un ancien collègue m’a confié que la vie après le Conseil fédéral n’était pas la pire des vies… C’est agréable!

Votre collègue Guy Parmelin vient d’annoncer sa démission. Avec son départ, que manquera-t-il le plus au Conseil fédéral ? Son sens de la collégialité, la quête du bien commun ou son humour ?

Il me manquera aussi bien en tant que collègue qu’en tant que personne, tellement aimable. Et il sera difficile de remplacer son expertise absolue en matière de bandes dessinées et de parler vaudois!

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter au début du débat au Conseil national

Biographie

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter est à la tête du Département fédéral des finances DFF depuis janvier 2023.

Photo dédicacée

Commander ici une carte dédicacée par la conseillère fédérale.

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