«Il faut garder la tête froide et ne pas céder à l’alarmisme»
Arcinfo/La Liberté (Bayron Schwyn/Philippe Castella) - La présidente de la Confédération, Karin Keller-Sutter, promet de se battre pour préserver les intérêts de l’économie suisse après le coup de semonce de Donald Trump. Interview exclusive.
L’ensemble de la planète a subi une onde de choc cette semaine, provoquée par les nouveaux droits de douane que le président Donald Trump veut imposer sur les importations aux Etats-Unis. A ce jeu cruel, la Suisse s’en tire moins bien que l’Union européenne (31%, contre 20%). Pour la présidente de la Confédération, Karin Keller-Sutter, c’est la stupéfaction et l’incompréhension face à cette «très mauvaise nouvelle» pour un pays exportateur comme la Suisse. Dans un monde plus instable que jamais, la conseillère fédérale libérale-radicale en appelle à ne pas céder à l’alarmisme et à faire valoir nos avantages face aux Etats-Unis. Interview exclusive.
Une politique commerciale protectionniste ne servira pas notre pays
Les nouveaux droits de douane américains imposés par Donald Trump sont un tremblement de terre pour l’économie. Est-ce la fin de l’ère de la mondialisation?
Karin Keller-Sutter: Pour nous, c’est une très mauvaise nouvelle. La Suisse s’est toujours positionnée en faveur du libre-échange parce que c’est un pays exportateur de premier ordre. Notre économie et notre industrie sont fortes, mais avec seulement 9 millions d’habitants, la Suisse ne peut pas se contenter de son marché intérieur. Nos produits sont très appréciés et exportés dans le monde entier. Le maintien d’un libre commerce international reste primordial à nos yeux.
La Suisse n’envisage pour l’instant aucune mesure de rétorsion. Pourtant Donald Trump semble ne comprendre que le langage de la force. N’est-ce pas le moment de montrer les muscles?
Ce qui est clair pour le Conseil fédéral, c’est que nous voulons analyser la situation en détail avant d’envisager des mesures. Mais nous ne fermons la porte à aucune option à ce stade. Notre but, c’est de sauvegarder les intérêts de notre économie et de nos entreprises tournées vers l’export. Une politique commerciale protectionniste ne servira pas notre pays.
Le Conseil fédéral a soigneusement évité toute critique envers l’administration Trump jusqu’ici. Vous aviez même salué le discours «très suisse» de J.D. Vance quand il a vertement critiqué l’UE. Cela ne semble pas non plus avoir été une bonne stratégie…
Ecoutez, le Conseil fédéral ne considère pas la critique comme un instrument de politique extérieure durable. Face à des droits de douane fixés sur des bases de l’ordre de «1 + 1 = 3», on ne peut que s’étonner. Malgré tout, une escalade n’est pas dans l’intérêt de la Suisse. Ce qu’il faut maintenant, c’est pouvoir expliquer la situation à la table de négociation.
L’administration Trump semble recroquevillée sur elle-même. Comment la convaincre de s’intéresser à la petite Suisse et à ses problèmes?
Ce n’est pas une question de taille du pays. La Suisse a des atouts à faire valoir: elle est un partenaire économique important. Des entreprises suisses figurent parmi les principaux investisseurs étrangers aux Etats-Unis. Elles y ont créé des centaines de milliers d’emplois, qui bénéficient à des travailleurs américains. Nous allons montrer notre plus-value, qui n’est pas uniquement de nature économique. Par exemple, la Suisse offre aussi ses bons offices en représentant les intérêts des Etats-Unis en Iran depuis 1980.
Les protections agricoles et le refus des OGM en Suisse ont été pointés du doigt par Donald Trump pour expliquer la hauteur des taxes envisagées. Sur quoi le Conseil fédéral est-il prêt à lâcher du lest?
Comme je l’ai dit, la hauteur des taxes a été fixée sur la base d’une formule dont la logique nous échappe. Je ne pense pas qu’on puisse spéculer sur d’autres facteurs tels que ceux que vous citez. Aujourd’hui, la problématique ne consiste pas à lâcher du lest, mais à faire valoir nos points forts et nos avantages. Et nous en avons!
En augmentant leurs droits de douane, les Etats-Unis cherchent à attirer les entreprises sur sol américain. Que prévoyez-vous de faire pour contrer cela et maintenir l’emploi en Suisse?
La Suisse offre des avantages certains pour les entreprises. Je pense en particulier à la stabilité et à la sécurité du droit. Ces facteurs prennent encore plus de valeur dans la situation actuelle. Les entrepreneurs savent que les impôts et les taxes n’augmentent pas du jour au lendemain dans notre pays. Certaines branches exportatrices dépendent par ailleurs d’une main-d’œuvre qualifiée, que nous avons chez nous, et auraient du mal à délocaliser rapidement. A l’heure actuelle, il serait prématuré de prendre des mesures de politique économique en Suisse. Mais le Conseil fédéral veille, et il agira si le besoin s’en fait sentir.
La question des taxes douanières vient s’ajouter au désengagement américain, à l’agression russe, à la menace chinoise et au réarmement de l’Europe. Quelle place pour la Suisse dans ce nouveau contexte géopolitique et sécuritaire?
Il faut garder la tête froide et ne pas céder à l’alarmisme. Le Conseil fédéral est attaché au droit international et au libre-échange. La Suisse doit stabiliser et approfondir ses relations avec l’Union européenne, parce que nous sommes au cœur de l’Europe et qu’il s’agit de notre principal partenaire commercial. Mais nous voulons aussi maintenir des relations stables avec les Etats-Unis, premier pays d’exportation, et d’autres partenaires importants. Et pour l’Ukraine, nous condamnons l’agression russe en violation du droit international et nous soutenons tous les efforts pour aboutir à une paix durable et juste.
La Suisse est préparée à la prochaine crise
L’Allemagne vient de décider d’investir massivement dans sa sécurité en levant son frein à l’endettement. Un exemple à suivre?
Non, surtout pas, et d’ailleurs la situation est différente. Le Parlement allemand a changé la Constitution pour lever son frein à l’endettement. Si on voulait en faire de même en Suisse, cela exigerait une votation populaire. Or le frein à l’endettement a été accepté à l’époque, en 2001, par près de 85% des votants et tous les cantons. Et cet instrument a été une bénédiction pour la Suisse. L’endettement en Europe est énorme. La France, par exemple, dépense plus pour le service de la dette que pour l’armée. Les pays qui sont dans une telle situation ne sont pas préparés à une prochaine crise, alors que la Suisse oui.
Ne devrait-on pas l’assouplir en considérant qu’il s’agit d’une situation tout à fait exceptionnelle?
Non, car selon la loi, un assouplissement nécessite une situation exceptionnelle et imprévue. Cela ne s’applique pas à la défense nationale. L’imprévu, c’était le Covid, lorsque du jour au lendemain on a dû fermer tous les magasins. Ou encore la guerre en Ukraine, avec un afflux soudain de réfugiés, jusqu’à 2000 par jour au début du conflit. La Suisse a pu y faire face sur le plan financier grâce aux excédents des années précédentes.
Cédric Wermuth, coprésident du Parti socialiste suisse, prétend que le frein à l’endettement met aujourd’hui la Suisse en danger. A tort?
Totalement! C’est le contraire qui est vrai. Le frein à l’endettement nous met à l’abri des crises. Et franchement, la gauche s’est toujours opposée au frein à l’endettement. Il n’y a là rien de nouveau.
Que répondez-vous aux nombreuses critiques sur votre programme d’économies, perçu à gauche comme un démantèlement de l’Etat social?
Ce n’est pas un programme d’économies, mais un paquet qui cherche à réduire la croissance des dépenses de 3 à 2% par année. On s’y emploie pour financer l’accroissement des dépenses de l’armée et celles de l’AVS, avec la 13e rente en particulier. Sans ce paquet d’allègements, on devrait faire face à des déficits structurels de l’ordre de 2 milliards de francs par an. A l’issue de la consultation en mai prochain, le Conseil fédéral se penchera à nouveau sur le projet pour dégager un noyau susceptible de recueillir une majorité au parlement.
Mais ne faudrait-il pas aussi en parallèle augmenter les recettes en haussant les impôts?
Pour l’AVS, le Conseil fédéral propose déjà une augmentation de 0,7 point de TVA en vue du financement de la 13e rente. Le parlement ne se montre pas très enthousiaste à l’idée. Plus globalement, je trouve difficile d’expliquer à la population qu’elle doit financer des dépenses supplémentaires alors qu’une réduction de la croissance des dépenses est possible.
Le Conseil fédéral ne peut se laisser impressionner par UBS
La banque UBS menace de déplacer son siège à l’étranger si la législation devenait trop stricte en Suisse. Prenez-vous cet avertissement au sérieux?
Le Conseil fédéral ne peut se laisser impressionner par ce genre de déclarations, ni plus généralement par tout lobbying d’UBS. Si le gouvernement a toujours dit qu’il voulait une place financière forte et compétitive, il estime qu’elle doit aussi être stable. Il est de notre responsabilité d’éviter une nouvelle crise comme celle que nous avons connue avec Credit Suisse. Dans ce contexte, le renforcement des fonds propres d’UBS est incontournable.
Jugez-vous cette menace crédible?
Ce sera une décision propre à la banque, qui n’est pas du fait du Conseil fédéral. S’il salue la présence d’une grande banque en Suisse, le gouvernement doit aussi prendre les mesures nécessaires pour qu’une nouvelle crise ne se reproduise pas et que le risque pour le contribuable soit réduit au minimum. Le Conseil fédéral présentera bientôt la législation qui doit le permettre, et qui prend en compte les intérêts généraux du pays.
Peut-on garantir qu’une nouvelle crise bancaire sera évitée si la législation évolue comme vous le souhaitez?
Non. On peut tirer les leçons, renforcer la prévention, mais une crise peut toujours survenir sous une forme différente. On ne peut pas tout empêcher. Et le facteur humain restera toujours un risque.
Justement: le conseil d’administration d’UBS veut accroître la part variable des salaires des dirigeants, alors que Sergio Ermotti, le CEO, a déjà perçu près de 15 millions de francs l’an passé. N’est-ce pas problématique alors que la chute de Credit Suisse est notamment due aux trop grands risques pris par les managers?
Ce sont les décisions d’une entreprise privée et de ses actionnaires. Le Conseil fédéral prévoit toutefois à l’avenir des mesures de type clawback pour pouvoir exiger le remboursement de bonus indus des managers en cas de crise. Mais, dans notre pays, l’Etat ne peut pas fixer les salaires ou les bonus dans une société privée.
UBS ne devrait-elle pas verser une sorte de prime d’assurance à la Confédération en contrepartie de la garantie que l’Etat viendra à son secours en cas de grave crise?
C’est en discussion depuis une année et demie. Un projet de loi, le public liquidity backstop, prévoit un dédommagement en cas d’intervention de l’Etat, soit si la Confédération doit mettre à disposition des liquidités pour assainir la banque. Mais rien n’est encore décidé.
Le sentiment d’être oublié, je le connais
Vous avez choisi de venir à Neuchâtel pour la séance extra-muros du Conseil fédéral de ce mercredi. Vous irez ensuite à la rencontre de la population. Pourquoi cette ville?
J’ai étudié ici, à l’Ecole supérieure de commerce, devenue aujourd’hui Lycée Jean-Piaget. C’est un lieu qui fait partie de mon histoire, de mon identité, et Neuchâtel est une très belle ville. Chaque recoin me rappelle des souvenirs. Ce choix est aussi un message: celui de l’importance de la cohésion nationale. Pour moi, il était important de retourner en Suisse romande, après plusieurs séances de ce type en Suisse alémanique, d’autant que nous irons à Saint-Gall, dans mon canton d’origine, pour la course d’école du Conseil fédéral. Et on a parfois dit de moi que j’étais la Romande la plus orientale… (rires)
Horaire CFF moins favorable, investissements plus faibles dans les infrastructures, les Romands ont parfois l’impression d’être délaissés par rapport aux Alémaniques. Que leur répondez-vous?
Le sentiment d’être oublié, je le connais. Il est présent en Suisse romande, mais aussi en Suisse orientale. Il faut le prendre au sérieux, car il est vrai que beaucoup de choses se jouent entre Zurich et Berne sans que l’on pense toujours aux autres régions, alors qu’elles sont tout aussi importantes.
Les employés de l’horlogerie, domaine particulièrement implanté dans l'Arc jurassien, s’inquiètent des retombées potentielles du protectionnisme américain. Pouvez-vous les rassurer?
Je comprends cette inquiétude. Je me souviens des affres de la crise horlogère dans les rues de Neuchâtel, quand j’étais étudiante: les magasins fermés, les parents d’amis au chômage. Il faut toutefois éviter la panique. Il s’agit seulement d’annonces pour le moment, et les négociations commencent à peine. Nous allons tout faire pour défendre les intérêts de l’industrie suisse.
La Genève internationale est aussi fragilisée par le désengagement américain. Que compte faire le Conseil fédéral?
Il faut le dire franchement: nous ne pourrons pas combler seuls les lacunes budgétaires laissées par les Etats-Unis, la plus grande économie du monde, qui financent parfois jusqu’à 30% de certaines organisations. Des analyses sont en cours par les Affaires étrangères, et je ne peux pas encore vous donner une réponse précise.
Conseillère fédérale Karin Keller-Sutter

Année présidentielle 2025
Karin Keller-Sutter sera présidente de la Confédération en 2025.

Biographie
La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter est à la tête du Département fédéral des finances DFF depuis janvier 2023.

Photo dédicacée
Commander ici une carte dédicacée par la présidente de la Confédération suisse.

Interviews et contributions
Les interviews de la présidente de la Confédération, Karin Keller-Sutter.

Discours
Discours de la présidente de la Confédération Karin Keller-Sutter dans leur intégralité.